Alors que 4,9 millions d’Haïtiens sont confrontés à l’insécurité alimentaire aiguë (IPC Phase 3+, mars 2024), l’organisation Arbeiter-Samariter-Bund (ASB) a clôturé, en septembre 2024, un projet de résilience dans les communes de Grand-Goâve et Petit-Goâve. Malgré un contexte sécuritaire volatile marqué par l’expansion des gangs armés dans le département de l’Ouest et une inflation galopante, le projet « Amélioration de la sécurité alimentaire et de la résilience par une production adaptée et diversifiée d’aliments sains dans les jardins scolaires et communautaires et par la gestion des risques de catastrophes » a apporté une réponse concrète, laissant un héritage tangible d’autonomie et d’espoir au sein des communautés bénéficiaires.
Mis en œuvre pendant 32 mois, de février 2022 à septembre 2024, le projet visait à renforcer durablement la sécurité alimentaire et la résilience face aux chocs climatiques et économiques. ASB-Haïti s’est appuyé sur un partenariat stratégique qui est l’Association des Paysans de Vallue (APV), une organisation paysanne forte de 450 membres (dont 65% de femmes) et active depuis 1987 dans l’agroécologie et la gestion durable des ressources naturelles. Ancrée dans les communautés de Petit-Goâve et Grand-Goâve, l’APV a assuré la formation technique en agroécologie, supervisé la mise en place de jardins scolaires, communautaire et familiaux, coordonné la réhabilitation de citernes d’eau, mené des activités de sensibilisation sur la gestion des risques, accompagné le reboisement communautaire et facilité la création de banques de semences locales. Grâce à un financement du Ministère Fédéral allemand de la Coopération Économique et du Développement (BMZ) à hauteur de 833 333 euros, le projet a maximisé l’impact de chaque euro investi en privilégiant des solutions locales, participatives et reproductibles.
Sécurité Alimentaire et Résilience : Les Réalisations Concrètes du Projet
Dans un contexte de dégradation des terres, de pénurie hydrique et de risques récurrents à Petit-Goâve et Grand-Goâve, le projet a déployé une stratégie intégrée articulée autour de quatre composantes complémentaires: 1) des jardins scolaires pour l’éducation agroécologique et la nutrition des élèves; 2) des jardins familiaux et communautaires pour l’autonomie alimentaire des ménages et des organisations locales; 3) le reboisement et la gestion de l’eau pour protéger les sols et sécuriser les usages; 4) la réduction et la gestion des risques de catastrophes pour renforcer la préparation et la coordination locales. En appui transversal à ces volets et pour consolider les acquis, une banque communautaire de semences garantit l’accès durable à des variétés locales adaptées et soutient la reproduction des pratiques agroécologiques. Cette approche ne relève pas d’une réponse ponctuelle : elle s’attaque aux causes structurelles de la vulnérabilité en articulant production, environnement, préparation aux risques et pérennité des intrants.
1. Jardins scolaires agroécologiques : cultiver l’autonomie dès l’école
Au sein de 10 écoles des communes de Petit-Goâve et Grand-Goâve, des jardins pédagogiques ont été créés conjointement par l’APV, les enseignants, les élèves et les comités de gestion scolaire, selon la méthodologie Réflexion-Action-Formation (RAT). Cette approche participative a permis aux élèves de s’approprier pleinement le processus, de la planification à la mise en œuvre. Les écoles ont été dotées d’outils agricoles et d’une large gamme de semences adaptées au contexte local : bananiers, choux, aubergines, poireaux, poivrons, piments, carottes, canne à sucre, salades, et légumes-racines (malanga, taro). Une assistance technique continue fournie par l’APV a assuré l’adoption de bonnes pratiques agroécologiques, incluant la gestion durable des sols, la rotation des cultures, et l’utilisation de compost organique.

Les jardins scolaires sont devenus des salles de classe à ciel ouvert, où les 2 300 élèves appliquent concrètement les concepts théoriques enseignés en sciences naturelles, mathématiques et éducation environnementale. Cette intégration au curriculum scolaire a été facilitée par la formation de 90 membres de comités de gestion et d’enseignants aux principes de l’agroécologie et aux méthodes pédagogiques actives. Pour renforcer cette approche innovante, cinq écoles ont été équipées de tableaux numériques interactifs, permettant de présenter des contenus visuels sur les cycles de croissance des plantes et les techniques de conservation des sols.
Les effets se sont révélés multidimensionnels. 100% des comités scolaires ont confirmé les impacts positifs sur l’estime de soi, la santé et la qualité de l’éducation. Concrètement, 80% des écoles disposent désormais d’une production continue de fruits et légumes pour la cantine, améliorant directement la nutrition des élèves et réduisant les coûts alimentaires pour les familles. Au-delà de l’alimentation, les jardins ont renforcé le sentiment de responsabilité des élèves, qui ont développé des compétences pratiques en agriculture, en gestion de projet et en travail d’équipe, tout en sensibilisant leurs familles aux pratiques agroécologiques durables.
2. Jardins familiaux et communautaires : bâtir l’autonomie alimentaire
Au-delà des écoles, le projet a étendu son action aux foyers et aux communautés avec la création de 350 jardins familiaux et 17 jardins communautaires.

Les 350 familles bénéficiaires, toutes parents d’élèves des écoles participantes, ont reçu des kits agricoles complets, des semences adaptées, et une formation pratique dispensée par l’APV sur les techniques de compostage, l’aménagement de plates-bandes adaptées aux sols locaux, la protection des sols contre l’érosion, et les pratiques agricoles durables. Un appui technique continu a accompagné les familles tout au long du projet, garantissant l’adoption effective des bonnes pratiques et l’adaptation aux défis rencontrés sur le terrain.
Les résultats sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle des ménages ont été significatifs. Avant le projet, seulement 15% des ménages ciblés consommaient des légumes frais quotidiennement. Ce taux atteint désormais 78% selon l’évaluation finale. Par ailleurs, 60% des familles bénéficiaires ont atteint un score de diversité alimentaire (HDDS) d’au moins 35 à la fin du projet, et 51% des parents ont déclaré être autonomes en alimentation grâce à la production de leurs jardins familiaux. Cette autonomie s’est également traduite par des économies substantielles : les ménages bénéficiaires économisent en moyenne 30 à 40 USD par mois sur leurs dépenses alimentaires, un montant considérable dans un contexte d’inflation galopante.
Les jardins communautaires, gérés par 17 organisations locales regroupant 3 500 membres associés à l’APV, ont quant à eux généré des revenus complémentaires pour les communautés. 100% de ces jardins ont vendu un total de 2 754 livres de produits, générant un revenu supplémentaire total d’au moins 149 645 gourdes (1 050 EUR). Au-delà de la production fraîche, certains groupes ont déjà commencé la transformation de produits agricoles primaires (séchage, conservation), ouvrant la voie au développement de chaînes de valeur agricoles locales et à une autonomie économique durable. Les comités de gestion mis en place assurent désormais la continuité de la production et la commercialisation, garantissant la pérennité des acquis au-delà du financement du projet.
3. Reboisement et gestion de l’eau : ériger un double bouclier environnemental

Pour freiner l’érosion et sécuriser l’accès à l’eau, le projet a combiné reboisement massif et travaux de conservation des sols, avec une forte mobilisation communautaire. Sur 16 hectares, 17 000 arbres ont été plantés par 1 230 volontaires, dont 800 orangers, 4 500 citronniers, 1 800 manguiers, 800 cacaoyers, 800 caramboliers, 800 avocatiers, 800 pamplemoussiers et 6 700 essences forestières et mellifères. En complément, 1 500 mètres de murs en pierres sèches ont été construits par 100 travailleurs rémunérés pour stabiliser les versants. Parallèlement, six points d’eau critiques ont été réhabilités à Grande Place, Bas Teno, Haut Teno, Calebassier, Bourdeau et Marécage, en coordination avec la DINEPA-OREPA et des comités locaux de l’eau composés d’hommes et de femmes.
Les effets sont tangibles : 16 hectares reboisés (106,67% de l’objectif) contribuent à la stabilisation des sols et à la réduction des risques d’érosion, tout en préparant des revenus futurs grâce aux arbres fruitiers. Côté accès à l’eau, 1 900 familles disposent désormais d’une eau plus sûre grâce à la remise en état des systèmes et à l’installation de filtres ; la source de Grande Place, à elle seule, alimente 750 familles en eau de consommation et d’irrigation.
La pérennité repose sur des mécanismes de gestion communautaire et une adhésion accrue des acteurs locaux. Les comités de l’eau assurent l’entretien, la régulation des usages et la mobilisation de contributions pour les réparations. L’engagement des propriétaires fonciers confirme un changement de pratique en faveur de la protection des ressources. Les volontaires, formés aux techniques de plantation et d’entretien, constituent un vivier de compétences capable d’étendre ces pratiques au-delà des sites initialement ciblés.
4. Gestion des risques de catastrophes : préparer les communautés
Pour renforcer la préparation locale face aux aléas, un plan

Aménagement de structures en pierre sèche dans le ravin pour prévenir la dégradation environnementale.intercommunal de gestion des risques
de catastrophes a été élaboré de manière participative pour Grand-Goâve et Petit-Goâve, impliquant les administrations communales, les Comité Locaux de la Protection Civile (CLPC), le ministère de l’Environnement, les Conseils d’administration de la Section Communale (CASEC) et les communautés, avec l’appui de l’APV. Douze Comités Locaux de Protection Civile ont été formés et équipés, dont 25 membres spécifiquement capacités à la protection contre les inondations. Quatre (4) exercices de simulation (SIMEX) ont permis de tester les procédures d’alerte, d’évacuation et de coordination. En parallèle, des campagnes de sensibilisation ont été menées pour la prévention du choléra, adaptées du dispositif initial centré sur le Covid-19.
Les effets sont déjà visibles : le plan intercommunal est disponible et reconnu par les deux communes comme un outil de référence, la coordination intercommunale s’est renforcée, et 12 CLPC sont désormais capables de réagir de façon structurée aux urgences. Des capacités opérationnelles ont été créées au niveau municipal pour anticiper, planifier et intervenir en cas de catastrophe.
La pérennité est assurée par un comité de coordination mis en place par l’APV pour le suivi de la mise en œuvre du plan, ainsi que par un plaidoyer en cours en vue d’un accord formel entre communes, CLPC et ministère de l’Environnement. Cette formalisation doit garantir des appuis financiers, techniques et organisationnels durables. L’approche participative adoptée tout au long du processus a favorisé l’appropriation par les acteurs locaux, condition essentielle de la continuité des acquis.
5. Banque de semences : assurer l’héritage du projet
Pour garantir l’accès durable à des intrants de qualité et consolider les acquis agricoles, une banque de semences fonctionnelle a été mise en place au sein de l’APV, avec un comité de gestion formé aux principes de préparation, de stockage et de gestion financière. Un guide technique a été élaboré pour la formation des utilisateurs, et la banque a été équipée en matériel de séchage, bâches, sacs, palettes, balances et hygromètres afin d’assurer la qualité des semences. Le stock couvre des cultures vivrières (igname, manioc, patates douces, maïs, haricots, sorgho, tomates, aubergines, choux, laitues), des arbres fruitiers (manguier, citronnier, arbre à pain) et des essences forestières (acacia, amandier, coma), en appui direct aux 17 jardins communautaires et aux producteurs alentours.

Depuis sa création en mars 2023, la banque a distribué 2 500 kg de semences à 180 agriculteurs, sécurisant l’accès à des variétés locales adaptées et contribuant à la préservation de la biodiversité. Le mécanisme de prêt-remboursement en nature (1 kg emprunté = 1,5 kg remboursé après récolte) garantit la reconstitution des stocks et l’élargissement progressif de l’offre. Ce dispositif, géré de manière collective et participative par l’APV et 17 organisations communautaires, génère par ailleurs des revenus propres via l’achat-stockage-revente, renforçant la pérennité institutionnelle de l’APV. Ouverte aux membres comme aux non-membres, la banque étend son impact au-delà des bénéficiaires directs et consolide une autonomie semencière locale essentielle à la résilience des systèmes de production.
Les visages du changement : paroles d’une communauté en mouvement
Au-delà des résultats chiffrés, le véritable impact du projet se lit dans les parcours humains qu’il a accompagnés. Derrière chaque jardin, chaque citerne ou arbre planté se trouve une histoire de transformation, d’apprentissage et de dignité retrouvée.

À l’école communautaire du Haut-Piton, Janel Rathon, jeune élève passionné d’agriculture, incarne cette dynamique. Le jardin pédagogique de son école est devenu pour lui un laboratoire vivant où il a pu relier théorie et pratique : « Au début, c’était à travers l’école : nous avons tracé des sillons, planté des piments, des choux… Petit à petit, j’ai mis les pieds dans l’activité et j’ai maintenant mon propre jardin. » Aujourd’hui, Janel expérimente ses propres solutions, fabriquant des pesticides naturels à base de piment et de cendre pour protéger ses cultures. Son histoire illustre comment le projet a éveillé un esprit d’expérimentation et de leadership chez les jeunes ruraux.
Pour Vatis Genèse, mère de famille et membre active d’un jardin communautaire, le projet a été synonyme de sécurité alimentaire et de solidarité retrouvée : « Si tu as un jardin, tu peux donner à ton voisin : quelques tomates, une tête de chou… C’est ça, la solidarité. » Ses récoltes assurent aujourd’hui l’alimentation quotidienne de ses enfants : « Quand tu mets la main à la terre, même sans argent, tu trouves à manger. » Elle souligne aussi les techniques apprises, comme le terrassement, qui protègent les sols et garantissent de meilleures récoltes.
De son côté, Jean‑Louis Murat, père de famille, témoigne des bénéfices économiques directs : « Je n’ai plus besoin d’acheter des piments ou des tomates. Avec cet argent, je peux payer l’école des enfants. » Son jardin familial représente pour lui une source de revenu indirecte et de dignité : il n’est plus dépendant des marchés extérieurs.
Enfin, Samuel Banzo, directeur de l’école communautaire du Haut‑Piton, observe l’impact élargi du projet : « L’expérience est utile pédagogiquement. Les élèves acquièrent des compétences techniques complètes pour cultiver un jardin de A à Z. » Selon lui, les effets se propagent bien au-delà de la cour de l’école : « C’est le projet le plus bénéfique que nous ayons eu, avec des effets à long terme, car les élèves ont reproduit l’expérience chez eux et leurs familles en ont profité. »
Ces récits tissent ensemble le portrait d’une communauté qui, grâce à la formation, à l’accès aux ressources et à la solidarité locale, a transformé ses fragilités en capacités d’action. D’une initiative agricole, c’est tout un mouvement collectif d’autonomie et de résilience qui a pris racine à Petit‑Goâve et Grand‑Goâve.
Conclusion : un héritage durable face à des défis persistants
Le projet a laissé un héritage concret et structurant à Petit-Goâve et Grand-Goâve : des jardins scolaires, communautaires et familiaux productifs, des systèmes d’eau réhabilités, des versants stabilisés par le reboisement, des comités locaux mieux préparés aux urgences, et une banque de semences opérationnelle au service des producteurs. Portée par un partenariat de proximité avec l’APV, l’intervention a combiné production agroécologique, gestion durable des ressources naturelles et réduction des risques de catastrophes, posant les bases d’une autonomie alimentaire plus robuste et d’une résilience communautaire accrue.
Ces avancées ont été obtenues malgré un environnement contraignant. L’insécurité persistante a limité les déplacements et retardé certains approvisionnements ; la sécheresse et l’irrégularité des pluies ont mis à l’épreuve les jeunes plantations ; l’inflation a érodé le pouvoir d’achat des ménages et renchéri les intrants. Le fait que les résultats soient au rendez-vous dans ces conditions souligne la pertinence des choix opérés : privilégier des solutions locales, participatives et peu coûteuses, renforcées par l’appui technique continu et l’appropriation communautaire.
L’enjeu désormais est la consolidation, avec des priorités claires et mesurables :
- Pérenniser la production et la nutrition scolaires en maintenant l’encadrement technique, l’équipement de base (eau, compost, outils) et les liens pédagogiques avec le curriculum.
- Étendre l’autonomie semencière par l’augmentation des stocks de la banque de semences, l’amélioration des protocoles de qualité (sélection, séchage, tests de germination) et l’élargissement du réseau d’agriculteurs multiplicateurs.
- Assurer la durabilité des infrastructures hydriques via des plans d’entretien des comités de l’eau (calendriers, fonds de maintenance, redevances symboliques), et un appui technique ponctuel de la DINEPA-OREPA.
- Entretenir la couverture végétale et les ouvrages antiérosifs par des campagnes saisonnières de replantation et de réparation, intégrant écoles, organisations communautaires et propriétaires fonciers.
- Institutionnaliser les pratiques de gestion des risques : exercices SIMEX annuels, mise à jour du plan intercommunal, et formalisation d’accords entre communes, CLPC et ministère de l’Environnement pour sécuriser l’appui financier et logistique.
Trois recommandations transversales peuvent guider la suite:
- Renforcer le suivi des actions communautaires (indicateurs de production, d’économies réalisées, d’accès à l’eau, de couverture végétale) pour objectiver les progrès et orienter les ajustements ;
- Développer des micro-chaînes de valeur (transformation, conservation, circuits courts) pour capter davantage de valeur locale;
- Investir dans la formation continue des jeunes et des femmes, moteurs de réplication des pratiques.
En somme, ce projet a planté des capacités autant que des arbres. Les communautés disposent désormais d’outils, de savoir-faire et de structures de gouvernance capables de transformer l’adversité en trajectoires d’autonomie. La poursuite de l’accompagnement, ciblée et pragmatique, permettra de convertir ces acquis en résilience durable, au bénéfice des familles de Petit-Goâve et Grand-Goâve.