Dans un pays où les personnes handicapées restent confrontées à des discriminations profondes, à une mise à l’écart sociale persistante et à de multiples obstacles dans l’exercice de leurs droits, l’Arbeiter-Samariter-Bund (ASB) a achevé, en avril 2025, un projet dédié au renforcement de leur participation citoyenne. Menée dans un contexte national marqué par une insécurité durable, une fragilisation des institutions publiques et un recul des financements sociaux, l’initiative « Renforcement de la participation politique, sociale et économique des personnes handicapées dans l’exercice de leurs droits en Haïti » a proposé une réponse structurée et fondée sur les droits humains, laissant des acquis concrets en matière d’organisation collective, d’autonomie et de reconnaissance sociale.
Mis en œuvre de novembre 2021 à avril 2025, le projet poursuivait un objectif central : permettre aux personnes handicapées et à leurs organisations de se positionner comme actrices à part entière du changement, capables d’influencer les décisions et de participer pleinement à la vie sociale et économique. ASB-Haïti a travaillé en étroite collaboration avec deux partenaires locaux, Inisyativ Sante Mantal Ayiti (ISMA) et l’Organisation de Concertation des Organisations des Personnes Handicapées (OCONFOR), dont l’implantation territoriale et l’expertise sectorielle ont été décisives. Soutenue par un financement du Ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ), l’intervention a misé sur des solutions inclusives, accessibles et transférables, en recherchant une utilisation efficiente des ressources dans un environnement contraint.
Inclusion, citoyenneté et participation : une réponse globale à des exclusions durables
En Haïti, le handicap est encore trop souvent appréhendé sous l’angle de l’assistance, reléguant les personnes concernées à un rôle passif. Cette perception se traduit par une faible représentation dans les espaces de concertation, une prise en compte limitée des capacités des personnes handicapées et des difficultés d’accès persistantes à l’éducation, à l’emploi, à la santé et à la participation politique. Face à cette réalité, le projet a fait le choix d’une approche globale visant à agir simultanément sur plusieurs leviers de l’exclusion.
La stratégie d’intervention s’est organisée autour de quatre piliers complémentaires : 1) le renforcement des capacités individuelles et organisationnelles des organisations de personnes handicapées (OPH) ; 2) le soutien à des alternatives socio-économiques collectives favorisant l’autonomie matérielle ; 3) la transformation des perceptions sociales par la communication inclusive et le sport adapté ; 4) la mise en place d’outils et de services durables garantissant l’accessibilité et la continuité des acquis. Loin d’une réponse ponctuelle, cette approche visait à créer de véritables infrastructures sociales permettant aux personnes handicapées d’exercer leurs droits dans la durée.
1. Leadership, plaidoyer et gouvernance des OPH : renforcer le pouvoir d’agir
Le renforcement des capacités des OPH a constitué le socle du projet. Au total, 369 personnes handicapées ont bénéficié de formations dans cinq domaines clés, couvrant le leadership, le développement organisationnel, le plaidoyer et le lobbying, la résolution de conflits, les alternatives socio-économiques et la communication inclusive.

Dans le cadre des formations au leadership et à la gouvernance organisationnelle, 141 responsables issus de plusieurs départements ont été outillés pour améliorer la gestion interne de leurs organisations, structurer leurs actions et renforcer leur représentativité. Parallèlement, 136 personnes ont suivi des formations approfondies en plaidoyer, lobbying et résolution de conflits, leur permettant de mieux comprendre les cadres juridiques nationaux et internationaux relatifs aux droits des personnes handicapées et de dialoguer de manière structurée avec les autorités et autres acteurs institutionnels.
Les effets de ces formations ont été mesurés à travers des évaluations pré et post-formation. Les résultats indiquent une augmentation moyenne de 61,2 % de l’auto-estime des participants, dépassant largement l’objectif initial fixé à 50 %. Au-delà de cet indicateur individuel, les changements organisationnels sont significatifs : 72 % des membres interrogés constatent une amélioration de la coordination et de la communication au sein de leurs réseaux, tandis que 86 % déclarent un renforcement de leur sentiment d’appartenance. Ces acquis ont contribué à repositionner les OPH comme des acteurs crédibles du dialogue social, capables de porter des revendications fondées sur les droits.
2. Alternatives socio-économiques : amorcer une autonomie collective
Convaincu que la participation citoyenne suppose également une base économique minimale, le projet a soutenu l’émergence d’initiatives génératrices de revenus portées collectivement par les OPH. Soixante personnes issues de neuf organisations, réparties dans les départements du Nord, du Sud et de l’Ouest, ont suivi une formation en entrepreneuriat social fondée sur une alternance entre apports théoriques et mise en pratique.
À l’issue de ces formations, trois alternatives socio-économiques ont été identifiées, structurées et lancées avec un appui en équipements et en accompagnement technique : une initiative de production artisanale dans le Nord, un commerce multiservices et de boissons fraîches dans le Sud, et une activité de transformation de fruits dans l’Ouest. Chaque initiative a été formalisée à travers un plan d’affaires élaboré collectivement par les membres des OPH concernées.
Ces expériences constituent des preuves de concept démontrant la capacité des personnes handicapées à développer et gérer des activités économiques adaptées à leurs réalités. Toutefois, le projet met également en lumière les limites structurelles auxquelles ces initiatives restent confrontées : l’accès au financement externe demeure limité, en raison notamment de la contraction des budgets publics et du retrait de plusieurs bailleurs internationaux du pays. La pérennité et la mise à l’échelle de ces alternatives nécessiteront un accompagnement post-projet et l’établissement de partenariats économiques durables.
3. Communication inclusive et sport adapté : faire évoluer les perceptions

La transformation des perceptions sociales à l’égard du handicap a constitué un axe central de l’intervention. Le projet a déployé une campagne de communication inclusive à grande échelle, combinant mini-documentaires, contenus accessibles (langue des signes, descriptions d’images), diffusions télévisées et campagnes numériques.
Au total, environ 3,86 millions de personnes ont été atteintes à l’échelle nationale. Une enquête de perception menée auprès de 270 répondants exposés à la campagne révèle que 92,5 % d’entre eux reconnaissent désormais les personnes handicapées comme des acteurs jouissant de droits et d’opportunités égaux, dépassant largement l’objectif initial de 40 %. Ces résultats témoignent de l’efficacité des outils de communication accessibles pour déconstruire les stéréotypes et promouvoir une vision inclusive de la citoyenneté.
En parallèle, le sport adapté a été mobilisé comme levier de cohésion sociale et de renforcement de l’estime de soi. Des activités sportives inclusives ont été organisées dans plusieurs départements, mobilisant 275 athlètes autour de disciplines telles que le football, l’athlétisme et la course en sacs. À l’issue de ces activités, 87 % des athlètes interrogés rapportent une amélioration de leur confiance en eux, soulignant l’impact psychosocial positif du sport comme espace d’expression, de visibilité et de reconnaissance.
4. Outils et services pérennes : inscrire l’inclusion dans le temps

Afin de garantir la pérennité des acquis, le projet a investi dans la mise en place de dispositifs structurants au service de l’accessibilité et de la participation. Une ligne d’urgence (*611) dédiée aux plaintes et signalements des personnes handicapées a été établie en partenariat avec un opérateur de téléphonie, et des personnels ont été formés à la gestion des requêtes et à l’orientation vers les institutions compétentes.
Par ailleurs, vingt personnes ont été formées à la langue des signes et au braille afin de renforcer l’offre de services d’interprétariat accessible. À l’issue du projet, au moins douze interprètes sont opérationnels et mobilisables lors d’événements, de formations et d’échanges institutionnels, contribuant à lever des barrières majeures à la participation.
Le projet a également soutenu la création de la Plateforme de Communication et de Collaboration (PLACC), un espace numérique national destiné à centraliser les ressources, faciliter les échanges entre OPH et maintenir un dialogue thématique sur des enjeux clés tels que l’éducation inclusive, l’accès à la santé et l’accessibilité des infrastructures. En complément, une cartographie nationale de 149 organisations de personnes handicapées et un Guide de la levée des barrières ont été élaborés et diffusés comme outils de plaidoyer et de planification inclusive.
Les visages du changement : trajectoires, dignité et engagement collectif
Derrière les résultats chiffrés, le projet a accompagné des parcours humains marqués par une reconquête de la dignité et du pouvoir d’agir. Les témoignages de responsables associatifs mettent en lumière les effets concrets du renforcement des capacités et de la reconnaissance sociale.
Louis-Jean Brunel – Transformer l’exclusion en capacité collective
Coordonnateur de la Solidarité pour la Défense des Droits des Personnes Handicapées (SDDPH) à Croix-des-Bouquets, Louis-Jean Brunel est non-voyant depuis l’âge de 12 ans. Il retrace un parcours marqué très tôt par la marginalisation : « Mon handicap constituait une barrière pour moi dans les premiers temps. Je n’étais plus considéré comme avant dans le cercle familial. » Son intégration progressive, rendue possible par une scolarisation adaptée puis des études supérieures en droit, a forgé son engagement en faveur des droits et de la participation citoyenne des personnes handicapées.
À la tête d’une organisation comptant près de 300 membres actifs – dont environ 80 % de personnes handicapées – il décrit un combat quotidien contre les stéréotypes et l’assistanat : « Si un handicapé essaie de commercer, certains vont jusqu’à dire : pourquoi vous ne quémandez pas de préférence ? Nous, nous voulons bien plus que cela. »
Les formations reçues dans le cadre du projet ont constitué un tournant. « Quand nous sommes invités à participer à ce genre de formations, nous nous sentons valorisés. Nous ne nous arrêtons pas aux formations, nous restons connectés et développons les idées issues des enseignements reçus. » La formation en entrepreneuriat et en planification des affaires lui a permis d’identifier les faiblesses de sa propre entreprise multiservices et d’envisager une restructuration en profondeur : « J’ai compris mes lacunes et vu la nécessité de repartir sur d’autres bases pour sauver mon entreprise. J’ai appris à mieux gérer les ressources financières pour ne pas tomber dans la faillite. »
Au-delà de son parcours individuel, Louis-Jean insiste sur la portée collective de ces acquis : « Quand on a de tels résultats, on se sent intégré ; on se sent valorisé en tant que personne. Une fois que nous sommes intégrés à la communauté, on ne nous voit plus comme des handicapés, mais pour ce que nous pouvons offrir. » Pour lui, le développement d’initiatives économiques collectives et le renforcement des compétences constituent des leviers essentiels pour crédibiliser le plaidoyer auprès de l’État et ouvrir la voie à davantage de reconnaissance et d’opportunités pour les personnes handicapées.

Jean Semé – Le leadership comme condition de la durabilité
Responsable régional du Réseau Associatif National pour l’Intégration des Personnes Handicapées (RANIPH) dans le Sud, Jean Semé est malvoyant et père de cinq enfants. Le RANIPH, présent dans huit départements du pays, œuvre depuis plus de vingt ans pour le respect des droits des personnes handicapées et leur inclusion sociale et économique.
Il souligne l’importance déterminante des formations en leadership et en plaidoyer : « Être responsable d’une organisation en Haïti, c’est comme élever un enfant. Vous souffrez pour tous ses soucis en premier. Si le responsable n’implique pas les autres, il se retrouve seul. » Les enseignements reçus ont permis de renforcer une gouvernance plus participative : « Quand on incite les gens à participer, cela aide à la division des tâches et contribue à la longévité de l’organisation. »
Jean Semé rappelle que le plaidoyer est un processus de long terme, incompatible avec l’isolement ou la violence : « Les plaidoyers sont des étapes d’une lutte qui peuvent durer plusieurs années avant d’avoir des résultats. On ne peut pas le faire seul. » À la suite des formations, il observe une évolution tangible chez les responsables d’organisations : une meilleure capacité à mobiliser les membres, à partager l’information et à structurer les actions collectives.
Les appuis matériels et les formations en technologies de l’information et de la communication ont également renforcé les capacités opérationnelles du réseau. Parallèlement, Jean Semé porte une ambition économique claire : un projet de près de 40 000 USD visant à créer des opportunités d’emploi et d’activités génératrices de revenus pour les personnes handicapées. « La formation n’a de sens que si elle est suivie de l’application du plan d’affaires. »
À travers ces trajectoires, le projet révèle une dynamique centrale : lorsque les personnes handicapées disposent des compétences, des outils et de la reconnaissance nécessaires, elles deviennent des actrices à part entière du développement local. Les témoignages de Louis-Jean Brunel et de Jean Semé illustrent comment le passage de la marginalisation à la participation transforme non seulement les individus, mais aussi les organisations et les communautés dans lesquelles ils évoluent.
Conclusion : un héritage d’inclusion face à des défis persistants
Au terme de ce projet, des acquis concrets ont été consolidés en faveur de l’inclusion des personnes handicapées en Haïti. Les organisations partenaires disposent aujourd’hui de capacités renforcées en matière de gouvernance et de plaidoyer. Des dispositifs fonctionnels (ligne *611, services d’interprétariat, plateforme PLACC) facilitent l’accès à l’information et à la participation, tandis que des outils de référence tels que la cartographie nationale des OPH et le Guide de la levée des barrières soutiennent une approche plus structurée du plaidoyer inclusif. Les initiatives socio-économiques pilotes, bien que modestes, démontrent quant à elles le potentiel d’une autonomie collective portée par les personnes handicapées elles-mêmes.
Ces avancées ont été obtenues malgré des contraintes majeures. L’insécurité chronique a limité les regroupements physiques et entravé la tenue de cadres formels de concertation sectorielle. La fragilisation des institutions publiques et la contraction des financements sociaux, accentuées par le retrait de plusieurs bailleurs internationaux, ont restreint les possibilités d’ancrage institutionnel et de mise à l’échelle économique. Le fait que des acquis tangibles aient néanmoins été consolidés souligne la pertinence des choix stratégiques opérés : privilégier des solutions inclusives, flexibles et décentralisées, investir dans des infrastructures sociales durables plutôt que dans des actions ponctuelles, et s’appuyer sur des partenariats locaux solides.

Les perspectives à venir s’articulent autour de priorités opérationnelles claires :
- Pérenniser les dispositifs d’accessibilité mis en place, en assurant la continuité de la ligne *611, le renforcement et la structuration de la filière d’interprétariat, ainsi que la maintenance et l’animation régulière de la plateforme PLACC.
- Consolider les initiatives socio-économiques pilotes par un accompagnement post-projet ciblé, l’accès à des mécanismes de microfinancement et le développement de partenariats avec des acteurs publics et privés locaux.
- Reconnecter, lorsque le contexte sécuritaire le permettra, les espaces de dialogue numérique aux cadres institutionnels physiques, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des infrastructures, afin d’ancrer l’inclusion dans les politiques publiques.
- Renforcer le suivi des effets de long terme, en documentant l’évolution de la participation citoyenne, de l’accès aux services et des trajectoires économiques des personnes handicapées et de leurs organisations.
Trois enseignements transversaux se dégagent de cette expérience :
- Investir dans des infrastructures sociales inclusives (services, outils, plateformes) comme leviers centraux de durabilité, au-delà du cycle de financement des projets.
- Considérer l’autonomie économique des personnes handicapées comme une trajectoire progressive, nécessitant un accompagnement dans le temps et des alliances avec des acteurs économiques, plutôt que comme un résultat immédiat.
- En contexte d’insécurité prolongée, privilégier des modèles d’intervention flexibles, hybrides et décentralisés, capables de préserver la participation et la continuité des actions malgré les contraintes.
En définitive, ce projet a contribué à déplacer les lignes de l’inclusion en Haïti, en passant d’une logique de prise en charge à une logique de pouvoir d’agir. Les personnes handicapées et leurs organisations disposent désormais de plus d’outils, de compétences et de réseaux qui leur permettent de transformer des fragilités structurelles en capacités collectives. La poursuite d’un accompagnement ciblé et pragmatique sera déterminante pour convertir ces acquis en participation citoyenne durable et en inclusion à grande échelle.