Au sud-ouest d’Haïti, dans la Réserve de biosphère de Macaya, le Parc National Naturel de Grand-Bois (PNN-GB) est bien plus qu’un espace protégé sur une carte. C’est un massif d’altitude qui retient l’eau, stabilise les sols, limite l’érosion et soutient, en aval, des milliers de vies dépendantes des sources et des terres agricoles. Quand les pluies deviennent plus violentes, que les périodes sèches s’allongent et que la pression sur les ressources s’intensifie, la question n’est plus seulement “comment protéger la biodiversité”, mais comment rendre un territoire plus résilient.
En 2025, le projet de renforcement de la résilience des écosystèmes et des communautés menacées par le changement climatique dans la Réserve de biosphère de Macaya, mis en œuvre par ASB avec le soutien du BMZ, en partenariat avec Haiti National Trust (HNT) et la Fédération des Organisations de Tiburon (FeODTi), a franchi un cap : la conservation devient un système. Un système fait de gouvernance plus claire, de protection opérationnelle, de restauration mesurable, et d’alternatives économiques capables de réduire la pression à la source.
Cette année, la stratégie du projet s’est structurée autour d’un principe simple: protéger et restaurer ne suffisent pas si les causes économiques de la dégradation restent intactes. D’où une approche intégrée, articulant quatre leviers :
- Gouverner : clarifier les règles, sécuriser le foncier, stabiliser les responsabilités.
- Protéger : renforcer la surveillance, améliorer l’accès et rendre le contrôle plus dissuasif.
- Restaurer : reboiser avec diversité, gérer les invasives, sécuriser les zones sensibles.
- Transformer : inclusion financière et filières compatibles avec la conservation.
Le Parc Grand-Bois : un réservoir de biodiversité d’importance nationale
Le Parc National Naturel Grand-Bois se distingue par une richesse biologique remarquable, caractéristique du massif de la Hotte, l’une des régions les plus riches en endémisme de la Caraïbe. Ses forêts d’altitude abritent des espèces végétales rares et indigènes, parmi lesquelles Magnolia ekmanii, espèce menacée, Pinus occidentalis, emblématique des forêts montagnardes haïtiennes, ou encore des espèces du genre Ocotea, qui participent à la structure de la canopée et au maintien de l’humidité forestière.
Le parc constitue également un habitat crucial pour de nombreuses espèces animales endémiques, notamment des amphibiens et reptiles dont la sensibilité aux perturbations environnementales en fait de précieux indicateurs de la qualité des écosystèmes. Les zones forestières anciennes, les ripisylves et les pentes abruptes abritent des dynamiques écologiques complexes qui contribuent à la régulation hydrique et à la stabilité des sols.
Cette richesse biologique dépasse la seule valeur scientifique. Elle soutient des fonctions essentielles : protection des sources, filtration naturelle de l’eau, atténuation de l’érosion et maintien d’un microclimat favorable aux activités agricoles situées en aval.
Cependant, ces équilibres restent vulnérables. Les pressions anthropiques persistantes et les effets du changement climatique fragilisent progressivement certaines zones du parc. La conservation des espèces endémiques exige donc une gestion active et structurée, capable de protéger durablement ces fonctions écologiques stratégiques.
Restaurer pour préserver : une intervention écologique structurée

La restauration écologique, à Grand-Bois, vise à reconstruire un couvert forestier fonctionnel, capable de stabiliser les sols et de soutenir les cycles hydriques. En 2025, le projet a consolidé la restauration sur deux plans : le volume et la qualité.
Côté volume, les résultats sont significatifs : 89 582 plantules ont été mises en terre dans le parc, et 183 664 plantules ont été produites en pépinières pour sécuriser la continuité des campagnes futures.
Côté qualité, la diversité est un marqueur fort : 46 espèces ont été plantées et 42 espèces produites en pépinières. Cette diversité est une assurance écologique : elle augmente la capacité des parcelles restaurées à résister aux stress climatiques, aux maladies, et aux aléas de croissance.
Surtout, 2025 marque une étape technique souvent négligée dans les projets de reboisement : la gestion des plantes invasives. Un système de comptage et de suivi a été appliqué, et l’enlèvement d’invasives a été documenté sur 189,7 hectares. Sans cette action, les efforts de plantation risquent d’être neutralisés par la compétition végétale et la dégradation continue. Ici, l’objectif est clair : restaurer durablement, pas seulement planter.
Enfin, la restauration s’est accompagnée d’interventions ciblées sur des zones critiques (accès, protection des sols, points de passage). Sur six points prioritaires identifiés, cinq étaient réalisés en 2025, et le dernier est entré en exécution au début de 2026. Cette logique “points critiques” réduit les risques, sécurise les interventions, et protège l’investissement écologique.
Protéger pour pérenniser : surveillance, gouvernance et réduction des pressions
La restauration ne peut produire d’effets durables sans un cadre de protection robuste. Un dispositif structuré de surveillance encadre les efforts de réhabilitation afin de contenir les pressions exercées sur les ressources forestières.
Des équipes de gardiens assurent des patrouilles régulières sur l’ensemble du parc, limitant les activités illégales telles que la production de charbon de bois, le pâturage libre et la coupe non autorisée. Les données de suivi indiquent une diminution notable des incidents anthropiques (utilisés comme proxy des activités illégales) entre deux périodes clés de l’année : la moyenne mensuelle passe de 26,2 (janvier-avril) à 12,0 (mai-octobre), soit environ 54% de réduction. Dans le même temps, les incidents restent majoritairement liés à la pression humaine (74%) plutôt qu’aux causes naturelles (26%).
L’année 2025 marque également une avancée institutionnelle majeure avec la finalisation d’une cartographie cadastrale complète et légalement validée du parc, étape déterminante pour la sécurisation foncière. Le parc a été cartographié en 89 parcelles avec documentation des statuts et identification des ayants droit. Et des étapes de sécurisation ont été formalisées sur une partie des parcelles, contribuant à réduire les zones d’incertitude qui alimentent souvent les conflits et fragilisent l’application des règles.
La gouvernance environnementale repose ainsi sur trois piliers complémentaires : surveillance active, sécurisation juridique et cadre institutionnel consolidé. Cette structuration renforce la capacité du parc à résister durablement aux pressions externes.
Renforcer la résilience communautaire : agir sur les causes profondes de la dégradation
Si la surveillance réduit les pressions immédiates, la résilience communautaire agit sur leurs causes profondes. La dépendance à des activités telles que la production de charbon de bois ou le pâturage libre demeure étroitement liée à l’insécurité économique des ménages vivant dans et autour du parc.
Le projet a donc intégré un axe structurant dédié au renforcement des capacités locales et au développement de chaînes de valeur compatibles avec la conservation. Cette composante est portée au niveau communautaire par la Fédération des Organisations de Tiburon (FeODTi), qui accompagne la mobilisation des organisations locales et le renforcement du leadership territorial. L’objectif est de transformer progressivement les sources de revenus afin de réduire structurellement la pression sur les écosystèmes.
En 2024, 190 leaders et acteurs communautaires ont participé à des formations liées aux enjeux climatiques et environnementaux, contribuant à structurer un leadership local engagé. En 2025, le projet a consolidé 100 groupes d’épargne (AVEC/VSLAs) dans les communes cibles, réunissant 2 964 membres, dont 60,2% de femmes. Les performances financières attestent d’un mécanisme vivant : 23 095 220 HTG d’épargne cumulée et 2 515 prêts pour 21 043 155 HTG.
L’inclusion demeure un principe central avec 402 journaliers à travers les activités (notamment en pépinières), avec une participation féminine documentée (38%).
Aussi plusieurs filières vertes ont franchi des étapes importantes :
- Apiculture : 56 apiculteurs formés, dépassant les objectifs initiaux, avec une consolidation planifiée en 2026 (durabilité, équipements, accompagnement).
- Cacao : formation technique et organisationnelle, distribution de 20 000 plantules à 100 producteurs, et démarrage d’un centre de fermentation.
La résilience communautaire constitue ainsi le levier économique de la conservation à Grand-Bois, en alignant transformation sociale et protection écologique. Toutefois, pour rester rigoureux, les effets revenus en particulier pour les filières, il reste encore du chemin à faire car la maturation économique (production/vente stabilisée) est l’étape qui permettra de mesurer pleinement l’impact sur les revenus.
Consolider les acquis et inscrire la résilience dans la durée
À l’issue de l’année 2025, le Parc National Naturel de Grand-Bois n’est plus seulement un espace sous pression, mais un territoire en transition. Les avancées enregistrées confirment la pertinence d’une approche intégrée qui articule restauration écologique, gouvernance renforcée et transformation des pratiques économiques locales.
En quelques années, la dynamique engagée a permis d’étendre significativement les zones restaurées, de stabiliser le cadre institutionnel de gestion du parc et de réduire les pressions directes sur les ressources forestières. Cette évolution ne relève pas d’un effort ponctuel, mais d’un processus cumulatif qui commence à produire des effets visibles sur le terrain.
La consolidation juridique de la gestion du parc, la structuration progressive des filières vertes et l’implication croissante des communautés traduisent une mutation plus profonde : la protection de la biodiversité devient progressivement un enjeu partagé, intégré aux perspectives de développement local.
L’année 2026 constituera une étape déterminante pour renforcer cette trajectoire, approfondir l’ancrage institutionnel et assurer la pérennité des mécanismes mis en place au-delà du cycle de financement actuel.
La conservation ne se limite pas à préserver des espèces endémiques. Elle participe à la sécurisation des ressources hydriques, à la stabilisation des sols et à la résilience climatique d’un territoire vulnérable. L’expérience en cours montre qu’une protection efficace des écosystèmes ne devient durable que lorsqu’elle s’accompagne d’une transformation économique et sociale cohérente.