Chrismène Laureus Jusné, l’épargne collective au service du petit commerce

À Camp-Perrin, dans le département du Sud, Chrismène Laureus Jusné est institutrice dans une école nationale, commerçante, et aujourd’hui présidente d’un groupe d’épargne communautaire. Mariée, elle vit avec son mari, ses enfants et son père, et assume la charge d’un enfant supplémentaire au sein de son foyer.

Avant de rejoindre ce groupe, elle n’avait jamais connu ce type d’initiative. Les débuts ont été marqués par l’attente et l’impatience au sein du groupe, avant que la confiance ne s’installe avec l’arrivée du matériel promis.

Une activité d’épargne devenue un vrai levier économique

Le groupe a commencé à acheter des parts dès la première semaine de janvier, bientôt six mois d’activité. Pour Chrismène elle-même, l’épargne est vite devenue un outil de crédit : elle en est à son troisième prêt, après avoir remboursé les deux premiers.

Mwen fè yon premye prè, mwen peye l, gras a Dye. Mwen fè yon dezyèm, kounye a mwen sou twazyèm prè a. Mwen prete pou m ranfòse ti biznis ke m chita devan l lan.

 

(J’ai fait un premier prêt, je l’ai remboursé, grâce à Dieu. J’en ai fait un deuxième, et je suis maintenant sur mon troisième prêt. J’emprunte pour renforcer mon petit commerce.)

 

Chrismène Laureus Jusné devant sa boutique, à côté de la bannière d'ASB, à Camp-Perrin.
Chrismène Laureus Jusné devant sa boutique, à côté de la bannière d’ASB, à Camp-Perrin.

 

« Nou pa konsidere tèt nou kòm ti moun deyò »

Elle le rappelle : dans son groupe, presque tout le monde fait du petit commerce.

Tout moun ou wè la yo, se moun ki brase: yo fè ti komès… genyen ki fè ti komès kab telefòn, genyen ki fè ti komès ti radyo nan lari… mwen menm mwen chita la m ap vann ti detay… genyen kap vann ti bwason gazez, tout sa fon ti mouvman. E nou gen anpil kredi, pifò la a fè kredi la a.

 

(Tous ceux que vous voyez là, ce sont des gens qui se démènent : ils font du petit commerce… certains réparent des téléphones, d’autres vendent des radios dans la rue… moi-même je suis assise là à vendre au détail… d’autres vendent des boissons gazeuses, tout ça crée un peu d’activité. Et nous avons beaucoup de crédit, la plupart des gens ici en prennent.)

C’est ce tissu de petits commerces qui explique l’importance du crédit pour le groupe. Mais en période scolaire, l’argent se raréfie : là où le marché se remplissait autrefois, elle ne trouve plus grand-chose.

D’autres volets du projet remettent directement un bien aux ménages : kit alimentaire, chèvre reproductrice, jardin garde-manger. Le VSLA choisit une autre voie, donner au groupe les moyens de générer et de faire circuler son propre capital, un pari sur l’autonomie à plus long terme. Un choix qui a longtemps nourri, chez Chrismène, le sentiment d’être oubliée.

Sa m ta ka di ASB, bayè de fon nou, nou kontan paske nou te konn toujou di se pitit deyò nou ye… sa k fè nou te konn di se pitit deyò, se paske kote m chita a, m konn tande medam yo ap di konsa: «Oh, ASB, e tèl gwoup pase la, yon bann moun pase la yo di se ASB ki ba yo tèl bagay tèl bagay», epi nou menm, nou pa janm jwenn, genlè nou pou ladanl nou menm, gele, se pitit deyò nou ye.

 

(Ce que je pourrais dire à ASB, c’est merci pour ce que vous nous avez apporté, nous sommes contentes parce qu’on disait toujours qu’on était des « enfants du dehors »… Ce qui nous faisait dire ça, c’est que là où je me trouve, j’entendais les femmes dire : « Oh, ASB est passé par tel groupe, il y a plein de gens qui disent que c’est ASB qui leur a donné telle et telle chose », et nous, on ne recevait jamais rien, on se sentait comme des enfants qu’on laisse de côté.)

Elle module aussitôt sa propre affirmation.

Menm jodi a, ou ka vin la pou vin fè entèvyou sa avè nou, vin nou wè nou: nou pa konsidere tèt nou kòm ti moun deyò, nou konsidere tèt nou kòm pitit legitim.

 

(Même aujourd’hui, le fait que vous veniez faire cet entretien avec nous, venir nous voir : nous ne nous considérons pas comme des enfants du dehors, nous nous considérons comme des enfants légitimes.)

 

Réunion du groupe d’épargne Menahem, à Camp-Perrin.

Un lien qui doit durer au-delà du projet

Elle porte aussi un message à ASB : que même si le programme venait à se terminer un jour, qu’on ne les oublie pas, comme on se souvient des autres groupes.

Mais elle est catégorique : ce que le groupe a construit ne dépend pas de la durée du projet.

…nou di: menm kan pwogram nan ta fini a va, menm kan pwogram nan ta fini, nou pap kraze l. N ap toujou kontinye l, paske li ede nou.

 

(…nous nous disons : même si le programme devait s’arrêter un jour, même si le programme se terminait, nous ne le détruirons pas. Nous allons continuer, parce que ça nous aide.)

À travers le parcours de Chrismène Laureus Jusné, cette intervention montre comment un groupe d’épargne communautaire, d’abord accueilli avec impatience et méfiance, est devenu un outil d’autonomie économique capable de se maintenir par lui-même, bien au-delà du temps du projet et malgré les périodes difficiles. Son témoignage rappelle aussi que la reconnaissance de l’accompagnement compte, pour les bénéficiaires, autant que l’aide matérielle elle-même.

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